Comment se construirait un petit enfant sans le regard de ses parents ? Difficilement puisque c’est sur le regard de ses parents (sur ce que ses parents, par leurs comportements, lui montrent qu’il est), qu’un jeune être s’appuie pour devenir peu à peu qui il est. Au début de notre vie, nous n’avons donc pu nous sentir exister qu’à travers le regard de nos parents et de nos éducateurs. Éducateurs qui le plus souvent n’ont pas perçu, ou de manière tellement fugace, le sens profond de leur rôle pour l’enfant en construction que nous étions.
A partir d’une simple remarque, et même d’un simple regard, un parent a le pouvoir de participer à la construction ou à la démolition de la confiance qu’un enfant aura de lui même. Les gens ignorent le plus souvent ce fait, inconscients qu’ils sont des moyens qui ont été utilisés par leurs propres parents pour leur apprendre, par exemple, leur croyance en leur propre médiocrité ou en leur potentiel.
Une société dépressive
Une société qui prône les « Droits de l’Homme » devrait se faire une certaine idée de l’homme auquel elle confère ces droits. Or, paradoxalement, notre société moderne semble perdre, jour après jour, toute conscience de la dignité intrinsèque propre à chaque être humain.
Plus personne aujourd’hui ne semble gêné d’utiliser, dans sa relation aux autres, des procédés qui, il n’y a pas si longtemps, auraient été considérés comme détestables, ignobles même, comme d’inventer ou de colporter des informations humiliantes et diffamantes sur quelqu’un(e).
Être digne c’est oser assumer ses actes, même s’ils ne sont pas à l’avantage de celui qui en parle. C’est en reconnaissant sa capacité à commettre des fautes qu’un être préserve sa dignité. À vouloir préserver non pas l’honneur, mais la susceptibilité de nos orgueils, nous condamnons l’ensemble de notre corps à perdre sa dignité. C’est ainsi, à ne pas vouloir reconnaître les choses telles qu’elles sont, qu’un cercle vicieux de « rend-cœur » réciproque se met en place dans nos relations.
Le problème, c’est que nos petites têtes bien pleines et bien formatées ont appris à avoir peur de la vérité, et c’est cette peur de la vérité qui nous condamne à la honte donc à l’indignité. C’est parce que nous avons perdu le sens de notre propre dignité que nous, êtres humains paniquent des erreurs que nous commettons.
Différencier l’homme de son comportement
La fermeté face à la violence
Nous n’avons aucune raison d’être miséricordieux avec la violence. Nous devons être fermes et même implacables avec elle. Ce qui ne doit pas nous empêcher d’être compréhensif avec l’homme qui s’en sert : celui qui juge en relation avec la loi tient compte du contexte dans lequel la violence a éclaté.
Comme l’a dit Gandhi :
« Si on pratiquait œil pour œil, dent pour dent, le monde entier serait bientôt aveugle et édenté. »
À force de mettre de l’huile sur le feu de part et d’autre, tout le monde risque de s’enflammer. Aujourd’hui, il n’est qu’à regarder les réseaux sociaux, où beaucoup de gens enflammés cherchent, de bonne ou de mauvaise foi, de façon perverse ou avec une naïveté déconcertante, à enflammer les autres.
De même qu’être tolérant, ce n’est pas tout accepter, ne haïr personne n’empêche pas de ne pas cautionner les comportements excessifs, abusifs et déviants. Rester dans la dignité, c’est ne pas faire d’amalgame entre l’homme et son comportement, cela doit nous amener à protéger l’homme en le comprenant, sans du tout cautionner son comportement.
Reconnaître l'autre pour pouvoir se rencontrer
Souvenons-nous que la nature profonde de l’homme, c'est-à-dire ce qui le distingue fondamentalement de toutes les autres espèces animales, c’est sa capacité à s’avancer vers celui qui le contredit afin de le rencontrer.
N’oublions pas que nous ne pouvons faire société qu’en nous respectant mutuellement, c'est-à- dire en entendant ce que l’autre a à dire, et que pour entendre ce que l’autre a à nous dire, il faut le reconnaitre dans sa légitimité à employer les mots qu’il souhaite employer pour le dire. A censurer ses mots, on lui dit de manière à peine voilée, non pas qu’on n’est pas d’accord avec lui (ce qui est toujours légitime), mais qu’on refuse de l’entendre. Refuser d’entendre ce que l’autre a à dire avec ses mots à lui est violent parce que ça revient à nier son existence, ça le disqualifie.
Tant que nous demeurerons hors de nous-même (dans son sens littéral) dans notre relation à l’autre, nous nous condamnerons à ne pas pouvoir rencontrer l’autre tel qu’il est, là où il est, notamment parce que nous refusons qu’il ne soit pas conforme à ce que nous voudrions qu’il soit.
Nous ne supportons pas certaines de nos réactions, notre colère subite, notre lâcheté, notre mesquinerie (etc.) et comme c’est trop pénible de les voir simplement à l’œuvre chez nous, nous les rejetons chez les autres. Derrière notre relation déséquilibrée aux autres se cache une relation déséquilibrée à soi-même, une incapacité à différencier le tolérable de l’intolérable, une incapacité à obéir à la règle, à la Loi dont le rôle est de protéger l’ensemble. Un critère capital pour la dignité.
Le choix de pacifier
Il est pourtant une question simple que nous pouvons nous poser avant chacune de nos actions et qui nous permettra de préserver notre dignité : Est-ce qu’à travers l’action que je me propose de commettre, je participe à la maladie du monde ou à sa guérison ? Ce qui signifie très concrètement : « Est-ce que, à la place où je me trouve, dans mes relations quotidiennes, je contribue à pacifier ou est-ce que, au contraire, j’attise le conflit ? ».
Notre dignité c’est aussi de ne pas tolérer que les autres nous fassent subir certaines humiliations, parfois peu visibles mais qui, si on les accepte, peuvent détruire la relation. Une femme ne doit pas permettre à un homme qui l’attire de la draguer avec certains propos ou comportements qui, si elle les tolérait, seraient un affront à sa dignité. C’est ainsi que son sens de la dignité la protège. Ce sens-là de la dignité n’est ni un orgueil ni un narcissisme, il est simplement la mesure du respect que je m’estime devoir à moi-même. Il régit mon intimité en même temps qu’il la protège.
La dignité nous met donc en face de ce que nous pouvons supporter ou pas des autres en fonction de l’idée que nous nous faisons de nous-même. Si une femme retourne auprès de l’être violent qui la bat, c’est certainement parce qu’elle ne se considère pas comme digne d’être traitée avec égards. Nous aurions donc tous avantage à réévaluer à la hausse l’idée que nous nous faisons de nous-même à travers notre propre dignité.
La dignité comme boussolle intérieure
Cela signifie, que nous ne sommes pas justifiés à suivre nos peurs ni nos penchants, mais qu’il va nous falloir apprendre à obéir à ce que nous ressentons comme juste pour nous-même (quand nous parvenons petit à petit à le ressentir, avec l’aide parfois d’un(e) thérapeute), et pourquoi pas, au moins au début et avant que ça ne devienne un réflexe intime, à obéir à ce que nous voulons pour nous-même.
Pourquoi devrions-nous, par exemple, supporter à travers notre mutisme, qu’un ami ou un collègue, nous rende complice de sa plaisanterie misogyne vis-à-vis d’une amie ou d’une collègue ? Bien sûr nous pouvons regarder ailleurs en faisant celui ou celle qui n’a pas entendu, mais nous pouvons aussi profiter de cette opportunité pour lui signifier que nous refusons d’être les complices de sa plaisanterie douteuse.
Et notre courage (parce que parfois il en faut pour se démarquer d’un groupe) pourra faire un bien fou à la femme maltraitée. Personne ne devrait avoir à renoncer à sa dignité puisqu’elle s’alimente à partir de la simple capacité à être de chacun, à partir de l’accession de chacun à son authenticité. Cette capacité à l’authenticité provient de la confiance que chacun a en lui-même, elle trouve sa source dans un sentiment de sécurité inconditionnelle que chacun peut rencontrer en lui même s’il se consacre à son apprentissage.
Estime de soi : socle de la dignité
Nous savons que c’était le rôle de nos parents de nous permettre d’accéder à cette intime relation à nous-même. Que c’est le rôle d’un père et d’une mère de regarder son enfant de telle manière qu’il puisse croire en lui. De lui faire sentir que, par-delà ses comportements et ses actes, il est et sera aimé, parce que le simple fait qu’il soit vivant fait de lui une merveille.
Le lui faire sentir, c’est notamment parvenir à l’accompagner dans ses erreurs sans qu’il en ressente aucune mauvaise conscience. Nous savons que les erreurs sont des leçons, des remises en cause de nous-même en relation avec ce que nous voulons obtenir ou là où nous voulons aller, qui ne doivent pas culpabiliser celui qui les a commises puisque celui-ci, dans son humilité, sait qu’il ne peut pas ne pas les commettre. Ainsi l’être humain en équilibre avance confiant en ses erreurs et tâtonnements puisqu’il sait qu’il doit passer par ce chemin pour avancer. L’être humain en équilibre sait à la fois qu’il est ce qu’il y a de plus beau, même s’il se sent fragile au cœur du mystère qui l’entoure.
Dignité et vulnérabilité
C’est cela qui lui confère sa dignité, ce mélange subtil de force et de faiblesse auquel il rend hommage en l’acceptant, c’est-à-dire en s’y soumettant. Cette dignité nous donne la possibilité d’apprendre à « vouloir ce qui nous arrive », en étant non plus les « victimes déçues » des situations mais les « disciples volontaires », selon l’expression d’Arnaud Desjardins, de ce qui nous arrive. Étant donné que nous sommes toujours ce que nous sommes et que ce qui nous est arrivé ne peut pas ne pas nous être arrivé, il nous reste à être beau joueur en faisant avec.
Épictète nous explique que :
Puisque nous ne pouvons pas faire en sorte que les événements nous arrivent comme nous le voulons, il nous faut les désirer comme ils arrivent
Et c’est grâce et à travers notre dignité que nous y parviendrons. L’homme ordinaire, coupé de son être profond et de ses possibilités inexploitées, ne parvient pas à la dignité d’emblée. Pour y parvenir, il doit faire sauter toutes sortes de barrières et en particulier se confronter aux obstacles créés par sa personnalité artificielle : son orgueil, sa lâcheté, son impatience, mais aussi ses doutes qui nourrissent ses illusions.
En cultivant son humanité, en s’y entrainant, un être humain parvient à ne plus avoir besoin de craindre ses faiblesses. Ne les craignant plus, s’étant réconcilié avec elles, elles ne le commandent plus. Un être qui parvient à accéder à cette confiance en lui-même ne se sent plus menacé par quoi que ce soit alors même qu’il se trompe et commet des erreurs. Il ne craint plus son ombre et fait tomber le masque de ses apparences. C’est alors qu’il se révèle à lui-même sans crainte.
La révélation du sentiment de dignité devient donc possible à celui qui ne conditionne plus sa capacité à être à la disparition de ses faiblesses. Si nous ne nous conditionnons plus à devoir être comme nous pensons que l’autre souhaite que nous soyons, notre capacité à être apparait.
Participer à la guérison du monde, c’est commencer par parvenir à se mieux traiter soi même. Et ainsi nos difficultés, nos infirmités, seront dépassées par le sentiment de notre dignité propre, qui est une fraîcheur, une bienveillance fondamentale dans notre relation à nous-même et aux autres.
Apprendre la dignité
La vérité comme chemin de dignité
Notre apprentissage de la dignité peut se travailler dans deux domaines essentiels : celui de la relation que nous entretenons avec la vérité, et celui de la pratique de l’assise en silence.
Ordinairement nous entretenons une très mauvaise relation avec la vérité des choses telles qu’elles sont, parce que (ignorants que nous sommes de notre obligation à devoir nous y soumettre) nous préférons les voir comme cela nous arrange de les voir, afin de ne pas devoir nous remettre en cause.
Nous créons ainsi toutes sortes d’arrangements avec les choses telles qu’elles sont, sous le mauvais prétexte qu’elles ne seraient pas avantageuses pour nous. Nous nous défendons, refusons, tergiversons, discutons, trichons, utilisons toutes sortes de subterfuges en lien avec la mauvaise foi pour ne pas les voir, les passer sous silence ou regarder ailleurs.
Pour apprendre la dignité, nous avons besoin de commencer par convenir que, tels que nous sommes, nous préférons nous mentir à nous-même et nous illusionner plutôt que de convenir de ce qui est.
Pour exemple :
le déni abrupt des choses, asséné avec force, est notre comportement favori. Et c’est un apprentissage qui a commencé dès l’enfance : un petit garçon surpris par sa mère, debout sur la table de la cuisine pour accéder plus facilement au haut du buffet qui contient des confitures, s’esclaffera « C’est pas vrai ! » au moment où sa mère, le surprenant la main dans un pot de confiture, les lèvres barbouillées, lui dira : « Tu es en train de manger mes confitures pour cet hiver ! ».
Un homme, pris la main dans le sac par son épouse, qui aura aperçu le message que vient de lui adresser sa maitresse, niera effrontément l’évidence, quitte à prétexter une hypothèse totalement improbable qui ne dupera personne et amplifiera la difficulté du couple.
Un employé de bureau, enchaîné à sa peur et à sa mauvaise conscience, niera avec force son manque de ponctualité auprès de son chef de service qui a pris pourtant soin de noter ses nombreux retards pour lui en parler.
Nier l’évidence, c’est, pour une mère, ne pas se soucier plus que ça de la tristesse de sa fille de 11 ans et minimiser ce qu’elle ressent, même quand elle l’entend pleurer dans sa chambre. Oser claironner que « tout va bien », que c’est un petit problème passager, à ceux qui lui demandent de ses nouvelles.
Nous n’avons de cesse de rejeter les choses telles qu’elles sont, de mentir ou de les éviter. Aveugles en souffrance, infirmes inconscients, nous nous arrangeons pour demeurer les esclaves d’un passé menaçant qui nous oblige à continuer de vivre dans la peur et la dissimulation, alors qu’il nous faudra, de gré ou de force, nous confronter plus tard à la vérité de la situation telle qu’elle est, dans des conditions souvent pires encore.
S'incliner devant ce qui est
Apprendre à adhérer aux choses telles qu’elles sont, c’est s’y prendre avec soi-même de manière à faire grandir son sentiment de dignité, c’est s’assumer soi-même et regarder en face ce qui se passe avec nos proches même si ça nous fait peur. Cela permet de vivre plus simplement et harmonieusement avec soi et les autres. S’incliner devant « ce qui est » est une attitude sacrée, parce que nous ne sommes pas les plus forts.
Le monde de la dignité c’est le monde du non renoncement à ce qui est, un être humain digne assume. Celui ou celle qui ne craint plus ce qui est parce qu’il a choisi la vérité, vit en harmonie avec les autres et le monde parce qu’il ne donne plus aux circonstances extérieures le pouvoir de le détruire. Devenu le disciple de la situation, il apprend des situations plutôt que d’en être la victime en souffrance. Il ne se lamente plus, il danse sur le monde en lui obéissant.
Assise en silence : se retrouver
Un autre apprentissage de notre dignité passe par la pratique de l’assise en silence. Cultiver sa dignité, c’est aussi s’entraîner à être seul, c’est s’entraîner à la présence à soi même, à travers une attention ouverte qui n’attend rien d’autre que ce qui se présente. Apprendre à s’asseoir avec simplicité dans le silence, pour se relier à ce qui est, sans nécessité ni condition. Revenir peu à peu à soi-même, à ce que nous sommes tous par-delà ce que les vicissitudes de la vie ont pu nous faire subir, à notre essence. Revenir à ce que nous sommes, par-delà nos multiples identifications constantes.
S’asseoir en silence, ce n’est pas penser, c’est oser la vulnérabilité c’est ressentir, à travers une profondeur offerte, la vérité des choses, se laisser désarmer par ce qui a été (la parole blessante par exemple), ressentir que ce qui nous a touché nous a touché et ainsi, peut-être, passer au travers. Si nous nous laissons traverser par la vérité de ce que nous vivons, sans lui offrir la moindre résistance, il est possible que nous contactions en nous-même notre vraie nature, celle qui n’a jamais été outragée et ne cesse jamais d’exister.